J'ai rencontré Hormuz Key à Vesoul, il y a quelques années, dans le cadre du festival du film d'Asie. Il y présentait son premier long-métrage documentaire : Filles d'Iran, un chemin secret dans la montagne. J'ai été bouleversé par ce film où des femmes iraniennes de tous âges et de toutes conditions nous font partager leur quotidien, leur enfermement, leur désarroi mais aussi leurs espoirs et leurs révoltes. Je suis allé discuté avec Hormuz à la fin de la projection, et ce fut le début d'une belle amitité qui dure encore aujourd'hui.
J'ai ainsi eu la chance de suivre le processus créatif de La vie est une goutte suspendue et de rencontrer Christian. Quelle émotion de voir sortir enfin cette oeuvre si chère à son créateur et à son interprète !
Il faut bien l'avouer, quand Hormuz m'a montré il y a deux ans quelques uns de ses rushes, j'ai été un peu inquiet : qui pourrait être intéressé par la vie quotidienne et les points de vue humains et psychologiques d'un "marginal solitaire" perdu en plein coeur de Paris ?? Mais Hormuz m'a expliqué ses prétextes et ses objectifs, et j'ai commencé à y croire !! Lorsque, enfin, j'ai pu voir le film au festival Cinéma du Réel au Centre George Pompidou, je crois me souvenir que j'en avais les larmes aux yeux !
Le film de Hormuz et Christian tantôt fascine, tantôt agace, souvent fait rire et parfois inquiète. Le réalisteur nous offre une rencontre, un partage. Rarement un réalisateur n'aura été aussi proche de son sujet : Christian, acteur et sujet du film, et Hormuz, réalisateur, vivent une relation fusionnelle, construite d'attirance et de fascination, mais aussi d'agacements et parfois de rejets. Celui qui filme et celui qui est filmé entretiennent une relation jamais vue au cinéma. Christian et le film (puisqu'ils ne font qu'un) sont "extraordinaires", un mot à prendre dans son sens le plus précis : qui se produit d'une manière imprévisible, en dehors du cours ordinaire des choses, en dehors des règles prévues. Il faut donc aller voir ce film dans une démarche "d'oubli" : oublier ce que notre oeil est habitué à voir en termes d'images, de plans, de montages et de narrations des fictions télévisées et des films faciles. Il faut se laisser porter par quelque chose de nouveau, une manière de filmer et de raconter qui appartient à un au-delà mais qui est pourtant profondément encré dans le coeur de l'homme, des deux hommes, Christian et Hormuz, et bientôt dans celui du spectateur. Le visionnage de cette oeuvre nécessitera de la patience et parfois mettra mal à l'aise : le film étonne, choque, parce qu'il n'est pas conforme à la norme cinématographique prévisible ou attendue, ce qui est bien la définition de "l'extraordinaire". "Extraordinaire" est d'ailleurs le mot qu'emploie Hormuz lui-même pour qualifier Christian. Le film est le mélange intime de deux êtres, Hormuz et Christian, une véritable fusion : déroutant au début, le film passe lentement d'un état qui nous apparaît solide et hors de nous, à un état fluide et hors du temps, sous l'effet de la chaleur de l'amitié entre le réalisteur et cette minuscule goutte suspendue à la vie.
.